Et si l’on transformait un après-midi ordinaire en petite fabrique à histoires ? À partir de Flaubert, Maupassant, Prévert et Queneau, voici quatre jeux pour regarder, inventer et rire ensemble, sans chercher à écrire comme des adultes. Quelques feuilles, des crayons et un peu de curiosité suffisent pour faire entrer la Normandie dans les mots.
Une table, un carnet, un premier regard
Installez-vous autour d’une table, dans la cuisine ou près d’une fenêtre. Pas besoin de matériel compliqué : des feuilles, des crayons, un minuteur si vous aimez les défis, et quelques objets familiers feront l’affaire. Une pomme, une clé, un galet rapporté d’une promenade, un coquillage ou une tasse peuvent devenir les héros de l’après-midi. Si vous êtes près de la côte ou de la campagne normande, une vue par la fenêtre, un souvenir de balade ou un bruit entendu dehors donneront aussi de la matière.
Le principe est de jouer, non de produire un texte parfait. Les adultes écrivent eux aussi, au même titre que les enfants. On peut aider à noter les idées des plus jeunes, lire à voix haute, ou dicter une phrase à un parent. Pour les enfants qui commencent à écrire, quelques mots ou un dessin commenté comptent autant qu’un paragraphe. Laissez chacun choisir son degré de participation.
Voici un déroulé souple pour un après-midi d’environ deux heures et demie, à raccourcir ou à prolonger selon l’énergie du groupe :
- 14 h à 14 h 15 : choisir les objets, s’installer et échauffer son regard.
- 14 h 15 à 14 h 45 : chercher le mot juste, avec Flaubert en éclaireur.
- 14 h 45 à 15 h 10 : composer un inventaire à la Prévert.
- 15 h 10 à 15 h 20 : faire une pause et laisser reposer les idées.
- 15 h 20 à 15 h 50 : inventer une chute à la manière de Maupassant.
- 15 h 50 à 16 h 20 : raconter la même scène de plusieurs façons, à la Queneau.
- 16 h 20 à 16 h 30 : partager les textes et choisir une phrase à garder.
Ces horaires ne sont qu’un fil conducteur. Un exercice qui déclenche une histoire mérite parfois qu’on lui accorde quelques minutes de plus. L’essentiel est de préserver le plaisir et de ne pas transformer l’écriture en devoir.
Avec Flaubert, traquer le mot qui éclaire
Gustave Flaubert, né à Rouen, est souvent associé à la recherche du mot juste. Pour s’en inspirer, commencez par un exercice d’observation. Posez un objet au centre de la table et demandez à chacun de le décrire sans le nommer. Une pomme peut être ronde, lisse, fraîche, marquée d’une tache brune, lourde dans la paume ou brillante sous la fenêtre. Le but n’est pas d’empiler les adjectifs, mais de choisir ceux qui font vraiment voir.
Proposez trois regards différents : que remarque-t-on en premier ? Quelle sensation l’objet laisse-t-il dans la main ? À quoi pourrait-il faire penser ? Les réponses peuvent être très concrètes ou franchement fantaisistes. Un enfant dira peut-être que le galet ressemble à une île ; un adulte, qu’il garde la fraîcheur de la rivière. Toutes les observations sont recevables, dès lors qu’elles ouvrent une image.
On peut ensuite écrire une phrase collective. Chacun ajoute un détail, puis le groupe retire les mots qui se répètent ou qui n’apportent rien. « Une tasse » devient « la tasse ébréchée gardait une odeur de chocolat ». La phrase n’est pas forcément plus longue, mais elle est plus précise. Pour les plus jeunes, on peut remplacer l’écriture par un jeu oral : chacun donne un mot, et l’adulte les assemble.
Flaubert travaillait avec une attention particulière au rythme et à la sonorité de ses phrases. On associe aussi son travail à la lecture à voix haute, parfois désignée par le mot « gueuloir ». À notre tour, lisons la phrase lentement, puis à voix normale. Un mot accroche-t-il ? Un autre sonne-t-il trop fort ? Le groupe peut proposer des variantes, sans qu’il y ait une réponse unique.
Écrire, c’est regarder une chose assez longtemps pour découvrir ce qu’on n’avait pas vu.
Avec Prévert, faire entrer le monde dans un inventaire
Jacques Prévert n’est pas né en Normandie, mais il a choisi Omonville-la-Petite, dans la Manche, pour ses dernières années. Son goût des images libres et des associations inattendues donne une belle piste de jeu : dresser un inventaire qui déraille doucement. On peut partir d’un lieu familier, comme une cuisine, un jardin, un bord de mer ou une cour d’école, et noter ce qu’on y trouve.
Dans un premier temps, chacun propose des éléments réels : une chaise, une louche, une botte pleine de terre, un parapluie, le vent qui pousse la porte. Puis la liste s’ouvre à l’imaginaire : une chaussette qui rêve de prendre le large, trois miettes en réunion, un nuage oublié sur la table. Le plaisir vient du contraste entre les choses ordinaires et celles qui n’existent que dans le texte.
Pour donner une forme à l’exercice, choisissez un début commun, par exemple « Dans la maison, il y avait… » ou « Au bord du chemin, on trouvait… ». Chaque personne ajoute une ligne, à tour de rôle. On peut faire rimer certains éléments, mais ce n’est pas une obligation. On peut aussi imposer une règle amusante : chaque ligne doit contenir une couleur, un animal ou un objet qui n’a rien à faire là.
Les plus petits peuvent dessiner leur élément avant de le nommer. Les plus grands peuvent chercher un rythme, répéter une formule ou organiser la liste en montée vers une surprise finale. Lisez ensuite l’inventaire d’une voix sérieuse, comme s’il s’agissait d’un catalogue très important. Cette lecture solennelle rend souvent les associations les plus absurdes encore plus drôles.
Avec Maupassant, préparer une chute
Guy de Maupassant est né au château de Miromesnil, à Tourville-sur-Arques, en Seine-Maritime. Ses récits sont célèbres pour leur art de la narration et leurs dénouements, parfois surprenants. Pour s’en inspirer, inventez une histoire brève qui semble d’abord parfaitement banale. Une personne cherche ses lunettes, un panier attend sur le pas de la porte, une promenade commence sous la pluie. La chute viendra déplacer le sens de ce qui précède.
Commencez par choisir un personnage et un petit problème. Il peut s’agir d’un enfant qui veut garder un secret, d’un voisin qui entend un bruit étrange ou d’un promeneur qui découvre une boîte fermée. Demandez-vous ensuite ce que le lecteur croit comprendre au début. La fin doit modifier cette première idée, sans forcément chercher le spectaculaire. Une révélation tendre, comique ou absurde fonctionne très bien.
Un canevas en trois étapes aide à se lancer :
- Au début, un personnage veut obtenir ou éviter quelque chose.
- Au milieu, un obstacle ou un détail complique la situation.
- À la fin, une information nouvelle change notre lecture de l’histoire.
Par exemple, un personnage prépare depuis le matin un grand discours pour demander pardon. Il répète ses phrases devant une porte, prend son courage à deux mains, puis entre enfin. On découvre alors qu’il s’adressait depuis le début à un chat endormi, tandis que la personne qu’il cherchait à retrouver était assise dans la pièce voisine. À vous d’inventer une version différente, plus drôle ou plus touchante.
Pour éviter que la chute ne tombe du ciel, glissez au moins un indice discret dans le récit. Il ne doit pas tout révéler, mais il devient évident à la relecture. Les enfants peuvent raconter leur histoire oralement avant qu’un adulte ne la mette par écrit. Puis chacun propose une autre dernière phrase : parfois, le meilleur dénouement apparaît au détour d’une idée lancée en riant.
Avec Queneau, changer de lunettes
Raymond Queneau est né au Havre. Son livre Exercices de style, paru en 1947, raconte une même anecdote de multiples façons. À la maison, cette idée devient un jeu très accessible : choisissez une scène minuscule et racontez-la de nouveau en changeant la manière de parler. Un personnage entre dans la pièce, renverse un verre d’eau, cherche un crayon ou aperçoit un oiseau sur le rebord de la fenêtre. Rien d’extraordinaire, justement : la variation fera tout.
Racontez d’abord la scène simplement, en deux ou trois phrases. Puis tirez au sort une consigne, ou choisissez-la ensemble. Il faut la raconter comme si le narrateur était très pressé, comme une enquête policière, comme une recette, comme un bulletin météo ou comme un journal intime. On peut aussi changer de point de vue : l’histoire est racontée par le verre renversé, le chat qui a tout vu, ou le crayon disparu.
L’exercice montre que le style n’est pas réservé aux spécialistes. Un même événement paraît inquiet, héroïque ou ridicule selon les mots employés, le rythme des phrases et le regard du narrateur. Les jeunes enfants peuvent jouer à l’oral, en inventant une voix ou en mimant le personnage. Les adolescents peuvent s’amuser à adopter un ton très solennel pour raconter une scène sans importance. Les adultes, eux, ont le droit d’être aussi loufoques que les autres.
Pour varier encore, faites circuler une feuille : chacun écrit une phrase dans le style choisi, puis passe le texte à son voisin, qui poursuit sans effacer ce qui précède. À la fin, lisez le résultat sans chercher à corriger les incohérences. Elles font partie du jeu. Cette petite contrainte collective aide aussi ceux qui hésitent à écrire seuls : il suffit de poursuivre une phrase déjà commencée.
Le dernier mot appartient à la famille
Pour terminer, disposez les textes sur la table et prenez le temps de les relire. Chacun choisit une phrase qu’il aime, qu’elle soit drôle, précise, étrange ou simplement juste à ses yeux. On peut aussi voter pour le détail le mieux observé, l’inventaire le plus inattendu ou la chute la plus surprenante. Évitez toutefois de classer les participants : l’idée est de célébrer des manières différentes d’inventer, pas de désigner un meilleur écrivain.
Gardez les feuilles dans une enveloppe ou réunissez-les dans un petit carnet. Ajoutez la date, le lieu et le nom de chaque auteur, si tout le monde est d’accord. Dans quelques mois, ces textes feront un souvenir plus vivant qu’un compte rendu d’après-midi : on y retrouvera les mots d’un enfant, une idée lancée par un grand-parent, le rire de toute la table.
On peut refaire l’atelier une autre fois en changeant de décor ou d’objet. Une promenade avant d’écrire donnera de nouveaux détails à observer ; une journée de pluie invitera à inventer d’autres histoires. Flaubert aura appris à regarder, Prévert à associer, Maupassant à surprendre, Queneau à varier les voix. Et la famille aura surtout découvert qu’écrire ensemble, c’est se prêter des images et s’étonner de ce que les mots savent faire.
Questions fréquentes
À partir de quel âge peut-on participer à l’atelier ?
Les jeux peuvent convenir dès que l’enfant aime observer, raconter ou dessiner. Les plus jeunes peuvent dicter leurs phrases, choisir des mots ou illustrer une idée, tandis que les plus grands écrivent des textes plus développés.
Combien de temps faut-il prévoir ?
Le déroulé proposé occupe environ deux heures et demie, pause comprise. Vous pouvez ne retenir que deux exercices, ou laisser plus de temps à celui qui suscite le plus d’idées.
Faut-il connaître les œuvres des écrivains cités ?
Non, les jeux sont conçus pour être pratiqués sans lecture préalable. Les noms des auteurs servent de points de départ, avec des pistes simples autour de l’observation, des listes, des chutes et des variations de style.
Que faire si un enfant ne veut pas écrire ?
Il peut raconter son idée à voix haute, la dessiner ou demander à un adulte de la noter. Participer en choisissant un mot ou en inventant une fin est déjà une façon de prendre part à l’histoire.



